Conception intégrée : la pensée de l’ingénieur et de l’architecte

Dans l’industrie québécoise de la construction, l’approche intégrée atteint généralement une faible maturité dans la réalisation de projet. Beaucoup d’organisations s’y intéressent sans toutefois comprendre les différentes approches, les principes essentiels à sa bonne conduite et l’importance de la relation entre les architectes et ingénieurs. Les deux approches les plus connues sont celle de Nils Larsson et celle de Busby Perkins et Bill Reed. Le présent article propose le scénario idéal afin de combiner les différentes pensées entre l’architecte et l’ingénieur, l’art et la science!

L’ÉVOLUTION DE LA RELATION ARCHITECTE ET INGÉNIEUR

Pour bien comprendre la relation entre l’architecte et l’ingénieur, il importe de revenir à l’origine des bâtisseurs. À l’époque, un seul professionnel était responsable de l’entièreté du projet. L’évolution des pratiques vers des projets plus complexes a amené une transformation des rôles et responsabilités. Un mouvement vers la spécialisation s’est entamé au début du 15e siècle où les professions d’architecte et d’ingénieur ont commencé à se définir de façon distincte. L’art de bâtir est devenu très complexe et a entrainé une fragmentation de l’art et de la science.

L’histoire démontre que l’évolution de la relation des architectes et des ingénieurs est influencée en fonction des périodes et des modes de pensée. En ce sens, les nouveaux enjeux de développement durable, les changements climatiques et tous les besoins de régénération des écosystèmes transforment les pratiques. Le PCI est le reflet de cette évolution, et ce, dans la réorganisation du travail et des changements des paradigmes entre l’architecte et l’ingénieur. Ainsi, depuis une dizaine d’années, les professionnels sont beaucoup plus présents en début de projet afin d’optimiser le concept initial. L’ingénieur n’est plus au service de l’architecte, mais travaille avec lui dans un but commun d’optimisation du projet, ce qui permet de créer une valeur ajoutée à ce dernier.

« Nous sommes rendus à faire des actions concrètes au niveau des changements climatiques, et à avoir un impact rapide et efficace, au niveau de la régénération des écosystèmes des milieux de vie. Est-ce que cela amène un changement radical dans les relations entre les professionnels qui se traduit par le besoin de faire évoluer les pratiques vers le PCI?
Exactement. Malheureusement, la manière dont les projets sont structurés et que les mandats sont accordés actuellement, il est impossible de tirer profit au maximum de l’expertise de chacun des intervenants.»

Extrait de l’entrevue semi-dirigée avec François Cantin, chargé de projet chez Coarchitecture et formateur au CFDD

LES LIMITES DE L’IMPLICATION MUTUELLE ENTRE L’ARCHITECTE ET L’INGÉNIEUR

La relation entre l’architecte et l’ingénieur est essentielle dans le processus de conception intégrée sans compter l’apport des consultants spécialistes qui interviennent ponctuellement. En ce sens, il est important de se questionner sur les limites de l’implication mutuelle entre les deux professions. Y a t-il un risque de confusion des disciplines ou est-ce que les différences entre l’architecte et les ingénieurs sont plus enrichissantes pour le projet?

En guise de réponse, la complémentarité des rôles et responsabilités bien établis à travers une synergie des disciplines évite la confusion des pratiques et génère des résultats optimaux. L’implication mutuelle de l’architecture et de l’ingénieur est donc profitable au projet. À cet effet, l’importance de la collaboration ne réside pas uniquement dans la relation architecte et ingénieur, mais dans l’existence d’un dialogue. Le dialogue pousse les deux acteurs à aller au plus loin de leur art et permet la synthèse des différentes pensées pour aboutir à un projet commun créatif et innovant.

LA CRÉATIVITÉ ET L’INNOVATION: LE QUOI ET LE COMMENT

La pensée de l’architecte est généralement plus holistique que celle de l’ingénieur, qui elle, est plutôt du domaine de la science appliquée. C’est pourquoi dans un projet, la créativité, le «quoi», est souvent attribuée au domaine de l’architecture et le «comment» au domaine de l’ingénierie, aux règles de l’art. À cet effet, plusieurs écrits définissent l’ingénieur comme étant le moteur principal de l’innovation. Toutefois, la créativité et l’innovation semble plutôt former un ensemble comme certaines expressions souvent utilisées le témoigne : garder les choses simples et repousser les limites (Keep it simple et Sky’s the limit)

Dans une conception intégrée, on ne parle plus de considérations propres à chacun, mais bien des considérations de tous. De cette manière, les professionnels obtiendront les solutions conceptuelles qui sont bonnes pour l’ensemble. En mode collaboratif, les professionnels entament un dialogue autant créatif qu’innovant. Ainsi, l’architecte est amené à innover et l’ingénieur à créer. Contrairement à une approche plus traditionnelle, les professionnels participent aux deux sphères et poussent tous deux les éléments qu’ils maîtrisent dans une même direction. C’est en partie grâce à cette vision commune qu’une réalisation en mode PCI peut s’avérer plus rapide car il s’agit d’un effort synergique, créatif et innovant pour une réalisation efficiente. De manière très pratique, le quoi et le comment permette de faire mûrir le projet, et ce, plus rapidement.

Portrait de Nicolas Lemire« L’obstacle à cette bonne relation entre architecte et ingénieur, c’est l’intérêt. En général je m’entends bien avec les gens d’architecture parce que cela m’intéresse et je comprends le principe qu’on peut faire quelque chose d’un peu plus subtil pour les systèmes mécaniques. Si je peux faire en sorte que mes systèmes s’intègrent bien à l’architecture, je vais le faire parce que leur opinion et leurs enjeux m’intéressent. Mais d’un autre côté, j’apprécie énormément quand les gens, que se soit en structure, en architecture ou en civil, comprennent les enjeux qui me concernent et que ça les intéressent.

J’ai l’impression que dans toutes les disciplines, tu peux voir des gens qui sont fermés et qu’ils sont juste là pour faire leur affaire, mais qui ne sont pas vraiment intéressés par ce que les autres font. Ça, c’est la plus grande erreur. Il faut que ça t’intéresse ce que les autres font et que tu comprennes ce qu’ils veulent accomplir pour le bien du projet et que tu puisses t’y marier.»

Nicolas Lemire, ing., M.Sc.A.PA LEED BD+C, ASHRAE HFDP
Président chez Pageau Morel et formateur au CFDD

LES APPROCHES PROPOSÉES D’UNE BONNE PRATIQUE EN PCI

Au Québec, le processus pratiqué actuellement est très orienté vers les principes de la gestion de projet. Ce PCI est utilisé dans un objectif de respect budgétaire, de coût et d’échéancier plutôt que de générer les idées et d’établir une vision. Le PCI n’est alors pas utilisé comme un outil de création, mais plutôt comme un processus de gestion, comme un processus d’assurance qualité plutôt qu’un processus d’ajout de valeur.

Le niveau de maturité des intervenants est important dans le choix de privilégier une approche de PCI plutôt qu’une autre. Pour convenir de la relation synergique entre les architectes et les ingénieurs, sachant qu’ils ont des modes de pensées et des considérations conceptuelles différents, quel processus de conception intégrée serait idéal pour maximiser leur apport? En réponse, il est évident que le processus idéal n’est ni l’une ni l’autre des approches mentionnées en introduction, mais plus tôt une combinaison de celles-ci. Ainsi, l’approche de Larsson risque de mieux interpeller les ingénieurs tandis que celle de Busby et Reed d’interpeller davantage les architectes.

Ce mariage des deux approches (Larsson et Busby & Reed[1]) donne un processus créatif avec une rigueur scientifique. Le confort des occupants et l’efficacité énergétique sont deux considérations importantes qui demandent de la synergie entre les concepts des architectes et des ingénieurs. Ainsi, avec la nouvelle certification WELL qui priorise la santé et le bien-être au sein des bâtiments, le processus de conception intégrée n’aura jamais été aussi essentiel dans la réalisation de projet. Ceci est un très bon exemple de projet où le PCI doit conjuguer avec la créativité et la rigueur scientifique.

UNE BONNE GESTION DE PROJET ADAPTÉE

Un processus de conception intégrée idéal ne doit pas avoir des paramètres fixés trop tôt dans le processus (comme le budget, coûts et échéancier, etc.). Dans ces circonstances, le processus permettra seulement d’optimiser une solution au lieu d’explorer plusieurs possibilités afin de converger vers un bâtiment optimal, de qualité et innovant. Quand le processus de conception intégrée est sous la joute de la gestion de projet, le cadre devient trop rigide et cela coupe les ailes des concepteurs dans la recherche d’alternatives. La gestion de projet harmonisée avec le PCI est une nouvelle compétence professionnelle qui demande de bien comprendre le processus créatif et itératif. C’est un professionnel avec le profil en T[2].

«Quelqu’un qui aurait des connaissances approfondies des éléments de la science du bâtiment, mais qui ne connaît pas nécessairement la technique architecturale pourrait être une bonne personne pour faire de la facilitation ou pour coordonner un PCI. C’est la clé, puisque le facilitateur c’est un profil en T. L’idée du profil en T, c’est que l’architecte doit être allumé sur l’ingénierie et que l’ingénieur doit avoir un minimum de sensibilité. »

François Cantin, chargé de projet chez Coarchitecture et formateur au CFDD

[1] Les différentes approches sont présentées dans le guide sur le processus de conception intégrée : l’efficacité énergétique des bâtiments & Réduction des impacts sur l’environnement.

[2] Pour en savoir plus sur le profil en T lire Conception intégrée : collaboration «T» écrit par François Cantin.


Cet article fait partie d’une série de 9 textes rédigés dans le cadre d’un partenariat avec le Centre de Formation en Développement Durable (CFDD) de l’Université Laval. La série se penche principalement sur le PCI et le bâtiment durable.

Passionné par le domaine de la construction, mais plus particulièrement ce qui englobe le développement durable et l’efficacité énergétique par l’apport de méthodes innovantes, je désire contribuer à une amélioration des milieux de vie de la collectivité tout en respectant l’environnement qui nous entoure.

jphilippe.dionne.m.sc@gmail.com

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